L'ARMEE FRANCAISE ET LA GRANDE REVOLTE DRUZE (1925-1926)

Publié le 12 Juin 2015

Sheikh Sultan el-Atrash, leader of Druse revolt in October, 1925 possibly with a member of the American Colony

Sheikh Sultan el-Atrash, leader of Druse revolt in October, 1925 possibly with a member of the American Colony

En 1925, la France est la puissance mandataire en Syrie et au Liban quand les Druzes se rebellent contre son autorité. Parti du Djebel druze en juillet, le soulèvement gagne en ampleur et atteint Damas en octobre, où il se combine à un mouvement nationaliste. La France craint que le soulèvement s’étende encore et qu’il touche Beyrouth. Par conséquent, elle renforce ses moyens militaires et donne pour mission à l’armée du Levant d’écraser le soulèvement puis de pacifier le Djebel druze. Déjà engagée au Maroc dans la guerre du Rif, l’armée française met plus d’une année à venir à bout de l’un des mouvements insurrectionnels les plus durs qu’elle ait connus hors de métropole.

  1. Le mandat français au Levant
  2. La Grande révolte et les succès druzes
  3. La réaction militaire française et l’anéantissement

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I/ Le mandat français au Levant

1) La France est présente depuis plusieurs siècles au Levant et ses soldats ont été amenés à y intervenir à maintes reprises.

Depuis la fin du XVIIIe siècle, l’autorité de l’Empire ottoman ne cesse de s’affaiblir dans cette région, en particulier après les attaques de l’Égyptien Ibrahim Pacha (1789-1848). En 1841, le Liban est divisé de part et d’autre de la route reliant Beyrouth à Damas avec au nord les Maronites et au sud les Druzes. Les tensions entre les deux communautés ne cessent de croître jusqu’en 1860. Des milliers de chrétiens sont massacrés au Liban mais aussi à Damas, ce qui provoque ainsi l’intervention des Européens. La France envoie des troupes, le corps expéditionnaire de Syrie, pour soutenir les Maronites. C’est dès cette époque que se tissent les alliances entre, d’une part, les Français et les Maronites et, d’autre part, les Britanniques et les Druzes. Réintégrés dans l’Empire Ottoman, de nombreux Druzes servent son armée notamment pendant les guerres balkaniques. Cependant, pendant la Première Guerre mondiale, ils s’opposent vigoureusement aux Ottomans. Après la guerre, l’Empire Ottoman est démantelé et occupé par les Alliés. À la conférence de San Remo en Italie le 20 avril 1920, les Français reçoivent un mandat sur la Syrie et le Liban tandis que les Britanniques obtiennent la Palestine et la Transjordanie.

2) Les Druzes

Pour la Grande-Bretagne comme pour la France, les Druzes sont une communauté parmi d’autres (Alaouites, Maronites, Sunnites, Chiites, etc.). Dans le mandat britannique, les Druzes sont peu nombreux. En revanche, en Syrie et au Liban, ils représentent une force non négligeable. Il existe une vieille tradition de rébellion chez les Druzes. Au cours de leur histoire, ils ont lutté contre le califat et contre les Ottomans. Pendant la Première Guerre mondiale, les Druzes du Djebel ont soutenu la révolte arabe et se sont montrés favorables à l’avènement d’une monarchie arabe au Moyen-Orient, confiée à l’émir Fayçal. Après 1919, les Français, hostiles à ce projet, travaillent au morcellement du mandat afin de briser ce rêve d’unité arabe. Toutefois, après avoir organisé le mandat, les Français se heurtent rapidement à de nombreuses rébellions en Syrie et notamment dans le djebel au moment de l’occupation de celui-ci par l’armée française du Levant dès le milieu de l’année 1921. Néanmoins, et en dépit de quelques incidents, ils finissent par accepter l’autorité française. Au début de l’année 1921, un traité franco-druze est signé, qui envisage la mise en place d’un nouvel État druze. Les chefs de clans, réunis à Suwayda, la capitale du nouvel État, prennent alors pour gouverneur Salim al-Atrash qui reçoit le titre d’émir, en mai 1921. Le djebel paraît soumis aux Français, mais, comme le souligne Charles de Gaulle dans son Histoire des troupes du Levant, « sous un calme apparent d’ordinaire, le feu ne cessait de couver ».

3) L'administration française

Le 29 septembre 1923, le Conseil de la Société des Nations confirme le mandat français en Syrie et au Liban, qui s’articule autour du Grand-Liban, de la Syrie et du Djebel druze. Les effectifs de l’armée du Levant ne cessent de diminuer. A la veille du soulèvement druze, les forces françaises au Levant comprennent 20 000 soldats et 6 500 Syriens. La situation semble tellement apaisée qu’il est question d’envoyer au Maroc une partie de ces troupes pour renforcer l’armée française engagée dans la guerre du Rif. Pourtant, pour les élites druzes, il est difficile d’accepter de voir leur autorité réduite au seul djebel. Beaucoup parmi les notables rêvent de renouer avec la grandeur d’antan de l’émirat druze. Ce climat de tension est entretenu par les Britanniques.

En 1923, la mort de Salim al-Atrash provoque une querelle de succession et des tensions entre les grandes familles. En 1924, les Druzes ne sont toujours pas parvenus à désigner un successeur. Les Français proposent alors le capitaine Carbillet pour assurer temporairement les fonctions de gouverneur. Gabriel Carbillet (1884-1940) est alors âgé de 40 ans. C’est un officier énergique. Sorti de Saint-Cyr en 1907, Carbillet est un ancien de l’armée d’Afrique. Parti en campagne en 1914, il est blessé au combat de Mondement (Marne) le 8 septembre 1914. Cependant, à la demande du général Lyautey, il rejoint le Maroc en 1916 où il demeure jusqu’à la fin de la guerre. En 1919, il se porte volontaire pour servir au Levant. En qualité d’officier de renseignement, il sert à Tartous, en Cilicie, à Hamah, à Damas et à Beyrouth. Le 18 juillet 1923, le général Weygand le nomme chef du service de renseignement au Djebel druze, puis il assure les fonctions de gouverneur par intérim dès la fin de l’année 1924. Dans la grande tradition des coloniaux, Carbillet entend développer économiquement et socialement le Djebel. Cet officier républicain s’attaque aux privilèges, réforme les finances, s’attache à développer les infrastructures (routes, aqueduc, dispensaires, écoles, etc.). Il obtient quelques succès, mais son administration se caractérise aussi par une grande brutalité. En effet, il instaure un régime autoritaire pour développer le djebel. Pour les Druzes, l’officier français devient vite l’incarnation du diable. Ses réussites ainsi que son mépris des élites druzes font naître de fortes oppositions parmi les notables qui craignent de se voir marginaliser. Les méthodes du capitaine Carbillet et le resserrement de la tutelle mandataire contribuent donc grandement à expliquer le déclenchement de la Grande Révolte. En juin 1925, alors que le capitaine Carbillet est absent, des notables druzes emmenés par des hommes du clan Atrash se rendent à Beyrouth pour se plaindre de leur gouverneur. Le général Sarrail, haut-commissaire de la République française en Syrie et commandant en chef de l’armée du Levant, ne les rencontre pas, ce qui ne manque pas de provoquer des protestations. La tension monte d’un cran lorsque les autorités françaises arrêtent plusieurs notables protestataires.

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II / La Grande révolte et les succès druzes

1) Une insurrection qui ne touche que le Djebel Druze...

Dans un premier temps, l’agitation, qui bénéficie d’un soutien populaire, ne touche que le djebel. Un jeune chef est à la tête des rebelles dans le sud du Djebel : Sultan al-Atrash (1891-1982). Celui-ci s’est déjà révolté contre les Ottomans avant de se battre à leurs côtés lors des Guerres Balkaniques. Proche de Fayçal, il combat contre les Ottomans pendant la Première Guerre mondiale puis s’oppose aux Français dès lors qu’ils contrôlent la Syrie. Il dispose de plusieurs centaines de combattants. Quant aux forces françaises, elles sont peu nombreuses, environ 20 000 hommes. Il y a la gendarmerie syrienne (il existe aussi une gendarmerie libanaise), quelques unités mixtes, des troupes régulières et coloniales. Le 18 juillet, la garnison française de Suweyda est informée que deux aviateurs français sont tombés en panne à Imtane et qu’ils sont menacés par des rebelles druzes. Depuis la citadelle de Suwayda, les capitaines Normand et Druout forment deux colonnes avec des auxiliaires syriens et des spahis tunisiens de la garnison.

2) La destruction de la colonne Normand

Le 21 juillet, à al-Kafr, à quelques kilomètres au sud-est de Suwayda, la colonne du capitaine Normand est pratiquement détruite par des Druzes. Une centaine de soldats placés sous le commandement français et une cinquantaine de Druzes trouvent la mort dans cette bataille. Le lendemain, toujours à al-Kafr, la colonne formée par le capitaine Druout est contrainte à son tour de se replier face aux Druzes. Les Français sont maintenant assiégés dans la citadelle de Suwayda. Le général Sarrail ordonne de former une colonne de secours avec toutes les troupes et les moyens disponibles. Elle est commandée par le général Michaud et elle est forte de quatre bataillons d’infanterie (principalement des nord africains, des Sénégalais, des Malgaches et des Syriens), trois batteries d’artillerie, douze auto-mitrailleuses canons, de la cavalerie (spahis tunisiens et marocains et des éléments de la légion syrienne) et un convoi de ravitaillement. Ces soldats sont pour la plupart de jeunes recrues, peu entraînées et surement pas prêtes à aller au feu. Formée le 30 juillet, elle se met en marche le 1er août depuis Izraa à une dizaine de kilomètres au nord-ouest de Suwayda. Dès le début de la marche, les Français sont attaqués et pendant plusieurs jours ils sont harcelés par les cavaliers druzes. Ces derniers s’attaquent principalement au convoi, que les Français peinent à défendre. Finalement, le 3 août, le général Michaud ordonne de se replier en direction d’Izraa. L’expédition est un désastre car près de 650 soldats ont trouvé la mort. Au total, au cours de ces trois affaires, l’armée du Levant a probablement perdu 900 hommes et la citadelle de Suwayda est toujours assiégée. Ces succès druzes bénéficient d’un immense retentissement.

2) Le 23 août, Sultan al-Atrash devient le chef suprême de l’armée nationale.

Pour les leaders du mouvement, l’objectif est de créer une Syrie libre et indépendante, intégrant le Liban et unissant toutes les communautés. Dans un premier temps, les autorités françaises demeurent prudentes, ne comprenant pas l’ampleur du soulèvement. Cependant, le général Gamelin, nommé adjoint au haut-commissaire commandant en chef, avec le titre de commandant des troupes à partir du 2 septembre, est conscient que les moyens militaires mis à sa disposition et les méthodes employées sont en inadéquation avec la situation. Il a peu de moyens et les soldats placés sous son commandement ne peuvent rivaliser avec un soulèvement qui s’étend et des rebelles qui excellent dans la guérilla. L’objectif pour les autorités françaises est de reprendre la main au plan militaire. Le haut-commissaire est soutenu par le gouvernement. Mais le général Gamelin est décidé à reprendre l’initiative.

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III/ La réaction militaire française

1) De nouveaux moyens

Au début du mois de septembre, Gamelin peut compter sur l’arrivée de premiers renforts débarqués à Beyrouth. Il forme une colonne de 7 000 hommes soutenus par des avions et des chars. Le 17 septembre, à al Musayfrah, à mi-chemin entre Daraa et Suwayda, des légionnaires du 4e régiment étranger et du régiment étranger de cavalerie soutenus par des automitrailleuses canons résistent aux charges de centaines de combattants druzes jusqu’à l’arrivée des renforts. Plusieurs centaines de druzes périssent dans ce combat et les rebelles perdent huit bayraqs ou emblèmes. Le 24 septembre, les troupes françaises sont devant Suwayda. Elles pénètrent dans la ville en début d’après-midi et font la jonction avec la garnison assiégée depuis deux mois, avant d’abandonner la ville qui est de nouveau contrôlée par les rebelles le 26 septembre. Cependant, jusqu’à la mi-octobre, les Français tentent de s’imposer dans le djebel. Il y a quelques accrochages comme à Ressas le 7 octobre, où les Druzes perdent environ 500 hommes et les Français ont 300 tués ou blessés. Néanmoins, les rebelles demeurent insaisissables. Face à la guérilla, l’armée du Levant est impuissante : elle est le plus souvent inadaptée. En outre, les troupes déployées au djebel courent le risque de manquer de ravitaillement. Leur position est de plus en plus difficile à tenir, d’autant plus qu’elles doivent affronter d’autres foyers insurrectionnels à Damas, à la Ghuta, à Hamah et au sud Liban. À Damas, la rébellion établit des contacts avec les chefs du Parti du peuple. La révolte druze revêt dès lors une dimension nationaliste et se radicalise au plan politique. Finalement, au milieu du mois d’octobre 1925, les Français évacuent le Djebel.

2) La riposte française est terrible et disproportionnée.

Des opérations de police sont lancées à Damas et dans ses environs et plusieurs centaines de personnes sont arrêtées. Quelques villages sont incendiés et détruits pour semer la terreur. Le 18 octobre, une grande révolte éclate à Damas et dans ses environs ; des bandes de cavaliers druzes et bédouins gravitent autour de la ville. Le palais Azem, siège de l’autorité française en Syrie, est attaqué et les soldats sous commandement français trouvent refuge dans la citadelle. C’est dans ce contexte que le général Gamelin ordonne le bombardement de la ville le 19 octobre. Pendant près de 48 heures, l’artillerie française pilonne la perle de l’Orient, occasionnant d’importantes destructions et le déclenchement de plusieurs incendies. Enfin, dans la région de Nebek au nord de la Syrie et dans le mont Hermon dans le sud du Liban, de violents affrontements opposent troupes françaises et Druzes.

A l’hiver 1925, la situation n’est toujours pas maîtrisée. Au plan international, ces actions militaires sont unanimement condamnées. Le général Sarrail est rappelé à Paris. Le 5 novembre, le général Duport assure l’intérim à la direction du haut-commissariat jusqu’au début du mois de décembre. Ensuite, le général Gamelin reçoit le commandement supérieur des troupes du Levant aux côtés du haut-commissaire civil nommé par le gouvernement français, le sénateur Henri de Jouvenel. Cette nomination ouvre la voie à un règlement politique de la crise. Enfin, le 12 décembre, le capitaine Carbillet quitte définitivement le Levant. Pendant ce temps, les militaires planifient et préparent les opérations militaires pour le printemps. A la fin de l’hiver, les combats reprennent et les embuscades se multiplient à nouveau. Seuls Beyrouth, le mont Liban, le nord et l’est de la Syrie sont toujours contrôlés par la France. Le général Gamelin a reçu des renforts supplémentaires. Les troupes coloniales et la Légion étrangère présentes au Levant depuis plusieurs années sont renforcées par des bataillons d’infanterie venus de métropole (des éléments des 9e, 10e, 35e, 50e, 90e et 121e régiments d’infanterie). Le 27 mai 1926, la reddition d’Abdelkrim au Maroc permet à la France de libérer des forces supplémentaires. Dès lors, le général Gamelin dispose de troupes aguerries qui traquent sans relâche les rebelles tandis que les frontières, le long de l’Euphrate et de la Palestine, sont soumises à une stricte surveillance. Mais pour le commandement de l’armée du Levant, la priorité est le contrôle du terrain. Malgré les oppositions en France et dans le monde, la France n’entend pas abandonner le mandat. Quant aux Druzes, ils ne profitent pas de leurs succès et des difficultés que rencontrent leurs adversaires. Ils ne parviennent pas à s’unir et ne réussissent pas à définir leur objectif et leur stratégie. Leur armée n’offre pas de front uni : c’est une mosaïque de bandes et de clans.

3) Les méthodes du général Andréa

La révolte druze entre dans sa deuxième phase à partir du printemps 1926. Celle-ci est marquée par la chute des principaux bastions de la rébellion. En effet, dès avril 1926, l’armée française contrôle de nouveau le mont Hermon après la chute de Majdal al-Shams. Puis les Français entament la reconquête du Djebel druze. Le général Gamelin confie 10 000 hommes au général Edouard Andréa (1871-1954). Cet officier, sorti du rang et passé par l’Ecole militaire d’infanterie, connaît bien le Levant et les Druzes. Il commande l’ensemble de l’opération. Ses troupes sont réparties en deux colonnes. La première est commandée par le général Andréa. Elle est rassemblée à Izraa à quarante kilomètres environ au nord-ouest de Suwayda. C’est une véritable colonne interarmes : une infanterie nombreuse et plusieurs escadrons de cavalerie soutenus par des sapeurs, des mitrailleuses, des canons, des automitrailleuses et des chars d’assaut. A Busra, à une trentaine de kilomètres au sud-ouest de Suwayda, une colonne légère commandée par le colonel Pichot-Duclos s’apprête à partir en campagne. De leur côté, les Druzes ont rassemblés plusieurs milliers de combattants autour de la citadelle de Suwayda, appuyés par quelques canons saisis aux Français l’année précédente. Le 24 avril, les deux colonnes se mettent en marche. Le lendemain, au terme d’un court combat, les Français contrôlent de nouveau la citadelle de la capitale druze. De fin avril à début juin, le commandement français se lance dans la pacification du Djebel. D’une part, il sait profiter des divisions des clans mais sait aussi être à l’écoute des notables. D’autre part, il a l’idée, pour lutter contre la guérilla, de développer des escadrons de cavaliers druzes dès le printemps 1926. Il n’existe pas de troupes druzes avant le déclenchement de la grande révolte. Il n’y a qu’une gendarmerie comptant moins de 250 hommes en 1924 tandis qu’une quarantaine de Druzes servent à la légion syrienne. Le général Andréa donne les clés de la réussite d’une telle entreprise dans son livre La révolte druze et l’insurrection de Damas (1925-1926), publié en 1937. Il s’appuie sur les résultats obtenus par les escadrons tcherkesses dans les environs d’Alep et de Damas. Pour Andréa, le recrutement doit être local parce que les partisans connaissent le pays, la langue et sont « un puissant moyen de rapprochement avec une population qui fait le vide devant nos colonnes ». Andréa remarque que les Druzes sont aptes à la contreguérilla. Ils sont de bons cavaliers, plus légers que les spahis (ils n’ont pas de convois), et possèdent des chevaux résistants et habitués au terrain (montagnes, cailloux, sentiers difficiles et ravins). Au plan tactique, Andréa estime que les troupes auxiliaires doivent opérer conjointement avec les troupes régulières. Elles permettent de dépister les insurgés et peuvent entrer en contact avec eux. Grâce aux contacts qu’elles entretiennent avec les populations locales, elles obtiennent des renseignements. Enfin, le général français considère qu’une fois incorporés dans l’armée française, ces Druzes ne rejoindront pas la rébellion. Au printemps 1926, Andréa ne dispose que d’une trentaine de partisans. Mais grâce à la mise en place de conditions d’enrôlement intéressantes, les volontaires sont de plus en plus nombreux. En effet, chaque homme arrive avec son cheval et son armement. Avec un salaire de sept livres or mensuel, il peut aussi se nourrir et soigner sa monture. En quelques jours, au printemps 1926, 150 partisans sont regroupés au sein du 29e de gardes mobiles qui deviendra en septembre le 1er escadron de cavalerie druze. A la fin du mois, le 2e escadron est formé.

Grâce aux méthodes du général Andréa et à sa bonne compréhension de la situation, le Djebel est entièrement reconquis lorsque Salkhad, au sud du djebel, est réoccupée par les Français le 4 juin 1926. Le dernier bastion de la rébellion reste La Ghuta où règne un pouvoir révolutionnaire et depuis lequel des bandes opèrent dans les environs. Le haut commandement français cherche donc à contenir la rébellion. Depuis le 22 novembre 1925, Damas, protégée par une ligne fortifiée tout autour de la ville, vivait à l’heure de l’état de siège. Le quartier de La Ghuta est ensuite cerné par les troupes françaises, qui édifient des ouvrages fortifiés autour de l’oasis. Enfin, dans le plus grand secret, des renforts sont acheminés et, le 19 juillet au matin, La Ghuta est totalement investie. Dans les jours qui suivent, les rebelles en sont chassés. La chute de La Ghuta met un terme à la révolte druze. Quelques groupes de rebelles poursuivent le combat depuis les sommets de l’Anti-Liban ou du Djebel druze. Ils sont pourchassés jusqu’en mars 1927 par les troupes régulières et les escadrons druzes. Les succès français contribuent à accélérer le recrutement de partisans puisque qu’entre août et octobre 1926, quatre nouveaux escadrons druzes sont formés à Suwayda. A la fin des combats, le colonel Clément-Grandcourt est nommé gouverneur général du djebel et du Hauran. Il demeure dans ces fonctions de 1927 à 1932. Il œuvre considérablement à la reprise des relations entre les Druzes et les autorités françaises et contribue au développement économique du djebel. A l’écoute des notables, il entreprend la construction d’un certain nombre d’infrastructures tandis que les escadrons de partisans se multiplient.

Pour conclure

il a fallu plus d’une année à la meilleure armée du monde pour vaincre une rébellion tenace, déterminée et emmenée par un chef prestigieux, Soltan el-Atrash. Les Français ont mis un terme à l’insurrection grâce aux mesures libérales adoptées par le haut-commissaire Jouvenel mais aussi en déployant d’importants moyens militaires. Près de 40 000 soldats, parmi lesquels des hommes venus de métropole, ont été engagés au Levant, soutenus par une artillerie nombreuse, des dizaines d’avions et d’engins blindés. Pour obtenir ce résultat, l’armée du Levant a perdu environ 6 000 soldats, disparus ou morts au combat ou des suites de maladies. Plusieurs milliers de Druzes ont péri pendant la Grande révolte.

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Les Druzes : les hérétiques de l’Islam

Les Druzes sont des Arabes qui se caractérisent par une doctrine religieuse née en Egypte au XIe siècle, qui est une variante du chiisme mais qui diverge fortement avec l’Islam (pas de mosquée, consommation d’alcool, monogamie, une certaine égalité entre les hommes et les femmes, réincarnation, etc.). Leur nom viendrait d’al-Darazi, un ministre du calife égyptien al-Hâkim (985-1021), qui serait la réincarnation de Dieu. Persécutés par les Chiites et les Sunnites en Egypte à la mort du calife, les Druzes trouvent refuge au sud Liban et non loin d’Alep. Au milieu du XIe siècle, la communauté druze se ferme au monde extérieur notamment en n’admettant plus les conversions. C’est une société rurale, encadrée par quelques Initiés, qui vit isolée ou cohabite parfois avec des Chrétiens. Pour la communauté druze, l’âge d’or commence au XVe siècle quand est terminée l’élaboration théologique et pratique de la religion druze. Il y a alors un émir qui règne sur la montagne libanaise, une partie de la Syrie, la Transjordanie et le nord de la Palestine. Cet âge d’or prend fin au XIXe siècle.

Les Druzes sont aujourd’hui installés au Liban, en Syrie, en Israël et en Jordanie (carte ci-dessous, zones orangées).

Liban : au sud-est de Beyrouth dans la région du mont Liban (le Chouf) et à l’est de la plaine de la Bekaa (versant occidental du mont Hermon, depuis le XIe siècle).

Syrie : sur les pentes de l’Hermon et dans la partie du Golan occupée par Israël ; dans les montagnes du Hauran (djebel Druze, depuis le XVIIe siècle) ; un petit djebel à l’ouest d’Alep (depuis le XIe siècle).

Jordanie : quelques communautés dans le nord.

Israël : en Galilée (une douzaine de villages druzes, depuis le début du XVIIe siècle) et sur le mont Carmel près d’Haïfa.

L'ARMEE FRANCAISE ET LA GRANDE REVOLTE DRUZE (1925-1926)

Bibliographie

  • Charles de Gaulle, chef de bataillon Yvon, Jean de Mierry, Histoire des troupes du Levant, Paris, Imprimerie nationale, 1931.
  • Edouard Andréa, La révolte druze et l’insurrection de Damas (1925-1926), Paris, Payot, 1937.
  • Thierry et Mary Moné, Burnous bleu. Tombô vert, Les spahis du 1er marocains dans l’Entre-deux-guerres au Levant, Association La Gandoura, 2005.
  • François Villeneuve, « Voyage chez les hérétiques de l’islam. Le mystère druze », L’Histoire, n° 252, mars 2001.
  • Jean-David Mizrahi, Genèse de l’état mandataire. Service de renseignements et bandes armées en Syrie et au Liban dans les années vingt, Paris, publication de la Sorbonne, 2003.

Rédigé par ADMIN

Publié dans #CM EMIA1

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Nicolas 13/07/2015 21:30

Trés bon article ! Je décris en détails, sur mon site, les journées de la colonne Gamelin pour libérer la citadelle de Soueida.