L'OFFENSIVE NIVELLE (AVRIL-MAI 1917)

Publié le 25 Juin 2015

L’offensive Nivelle est une des batailles les moins connues de la Première Guerre mondiale : on en retient principalement les « mutineries » d’une partie de l’armée française. Occultée par le pouvoir politique et le commandement dès 1917, peu étudiée par les historiens, peu commémorée jusqu’à récemment, cette offensive, également appelée bataille du Chemin des Dames ou bataille de l’Aisne, aux limites chronologiques floues, est pourtant un événement majeur de l’histoire militaire, politique et diplomatique de la guerre.

En 1916, les Alliés croient encore dans une offensive victorieuse. Lors de la conférence interalliée de Chantilly en novembre 1916, deux offensives franco-britanniques sont planifiées dans le Nord et l’Aisne pour le printemps 1917. Joffre espère s’emparer du plateau du Chemin des Dames, en l’attaquant par les flancs, et prendre Laon. Il estime que les Allemands ne s’attendent plus à une offensive dans ce secteur qu’ils occupent depuis 1914. Mais Joffre est remplacé par le général Robert Nivelle en décembre 1916. Celui-ci jouit d’une grande popularité, en raison de ses succès à Verdun. Nivelle reprend le plan de Joffre mais donne plus d’importance à l’offensive dans l’Aisne. Son plan consiste à percer le front compris entre Soissons et Reims (environ 40 km) avec deux armées ; une troisième doit exploiter la percée vers la Belgique. Le chemin des Dames constitue une partie du secteur d’attaque (25 km) : véritable forteresse naturelle, le plateau passe pour être un des secteurs les mieux défendus sur le front de l’ouest.

Comme à Verdun, Nivelle mise sur la puissance de feu, la rapidité d’exécution, la surprise et la collaboration interarmes - l’artillerie appuie et protège la progression des fantassins. Il dispose de 1 200 000 hommes (49 divisions d’infanterie et cinq de cavalerie), 5 000 canons, 128 chars d’assaut, des centaines d’avions d’observation et de chasse. Les Britanniques sont réticents, notamment parce que le plan les cantonne à exécuter une attaque de diversion et de fixation dans le Nord. Pour convaincre le commandement, Nivelle fait appel aux gouvernements français et britannique.

L’optimisme du généralissime et les préparatifs gigantesques suscitent un immense espoir, au front comme à l’arrière. Cependant, le haut commandement ne tient pas compte des difficultés que représentent le terrain et les défenses en profondeur allemandes. Plus large que celui de Verdun, le front de l’Aisne manque d’infrastructures (routes et voies ferrées) et de moyens (aviation et artillerie) pour une telle offensive. De plus, la modification du plan a engendré une grande désorganisation dans l’armée. Difficultés logistiques et mauvaises conditions climatiques obligent le commandement à reporter l’opération à plusieurs reprises. Enfin, les préparatifs n’échappent pas aux Allemands, qui se préparent à contrer l’offensive. Ils constituent une nouvelle réserve forte d’une quarantaine de divisions d’infanterie, fortifient les positions et exécutent l’opération de repli Alberich dès la mi-mars, réduisant leur front entre Arras et Soissons de 70 kms et s’installant sur les positions de la ligne Siegfried. Le secteur ainsi évacué par les Allemands est entièrement dévasté et inutilisable. Ce repli partiel, interprété par les Français comme un signe supplémentaire de l’effondrement allemand, bouleverse les préparatifs alliés. Enfin, le plan Nivelle ne fait pas l’unanimité. Lors du conseil de guerre du 6 avril 1917, Nivelle comprend qu’il n’a pas le soutien du gouvernement et d’une partie des généraux : il offre sa démission, qui est refusée. L’offensive est maintenue pour éviter une crise politico-militaire et ne pas affoler l’arrière mais aussi pour ne pas perdre la face devant les Alliés.

Le 9 avril, les Britanniques attaquent en Artois et en Picardie. Les divisions canadiennes s’emparent de la crête de Vimy, mais l’offensive piétine avant d’être interrompue à la mi-avril. Dans l’Aisne, après une préparation d’artillerie d’une dizaine de jours, les fantassins français attaquent le 16 avril à 6 heures du matin. Malgré les difficultés, la première position est prise et la deuxième est entamée. Cependant, une fois les crêtes franchies, les fantassins, qui ne sont plus couverts par l’artillerie, sont arrêtés par les contre-attaques allemandes alors que les conditions climatiques se sont dégradées. À l’est, à Berry-au-Bac, les premiers chars français sont parvenus à percer les trois positions allemandes mais l’infanterie n’a pu suivre et les chars survivants sont contraints de se replier. Dès les premières heures, les hommes réalisent que l’offensive est un échec, avec des pertes importantes. Le désastre est amplifié par les insuffisances logistiques et un service de santé dépassé. Interrompue le 20 avril, l’offensive reprend le 4 mai avant d’être abandonnée le 15 mai. Le ministre de la Guerre Painlevé remplace alors Nivelle par Pétain.

Près de 35 000 soldats allemands ont été capturés et les réserves allemandes en partie détruites, mais la percée attendue n’a pas eu lieu. C’est un échec de plus, lourd de conséquences. À l’arrière, les critiques pleuvent sur le commandant en chef, qui s’est obstiné. Les autorités politiques et le commandement militaire minimisent cet échec. Officiellement, l’armée française a perdu 95 000 hommes. En réalité, les pertes sont plus importantes : du 1er avril au 15 mai, 271 000 soldats sont tués, blessés ou disparus dans l’Aisne, en Picardie et en Artois. Le moral est si gravement atteint que l’armée française connaît une des plus graves crises de discipline de son histoire. Cette crise provoque un retrait français, qui permet aux Britanniques de prendre l’initiative, déclenchant une gigantesque offensive dans la région d’Ypres dès juin : mais la bataille de Passchendale, appelée aussi 2e bataille des Flandres ou 3e bataille d’Ypres, se solde par un échec sanglant. Dans le même temps, Pétain qui est parvenu à rétablir la discipline dans l’armée française, se contente de lancer des offensives limitées, qui permettent d’obtenir des succès tactiques en limitant les pertes humaines. Ainsi à la fin de l’année 1917, les Britanniques n’ont plus les moyens de profiter du retrait français. Les espoirs des Alliés sont réduits à néant, alors que la situation intérieure des États ne cesse de se dégrader.

L'OFFENSIVE NIVELLE (AVRIL-MAI 1917)

Rédigé par Michaël Bourlet

Publié dans #S4 ESM2

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