L'ARMEE A LA RECONQUETE DE PARIS PENDANT LA SEMAINE SANGLANTE EN 1871

Publié le 26 Octobre 2016

L'ARMEE A LA RECONQUETE DE PARIS PENDANT LA SEMAINE SANGLANTE EN 1871

Adaptation d'un article publié dans la Revue historique des Armées, n°238, 2005

Dans ses conclusions de son rapport général des opérations, le maréchal Mac Mahon écrit le 30 juin 1871 : "Les guerres de rues sont généralement désastreuses et excessivement meurtrières pour l'assaillant, mais nous avions tourné toutes les positions, pris les barricades à revers et nos pertes quoique sensibles ont été relativement minimes grâce à la sagesse et à la prudence de nos généraux, à l'élan et à l'intrépidité des soldats et de leurs officiers" (Rapport sur les opérations versaillaises depuis le 11 avril, époque de sa formation, jusqu'au moment de la pacification de Paris le 28 mai, Paris, Dumaine, 1871).

La naissance de l'insurrection parisienne de 1871 est liée à l'évolution de la situation militaire de la capitale, assiégée par les Prussiens du 19 septembre 1870 au 28 janvier 1871. Le refus de la politique du gouvernement par Paris déclenche la rébellion. Le 18 mars 1871, un gouvernement insurrectionnel se forme afin d'assurer, sans recourir à l'Etat, la gestion des affaires publiques dans un cadre municipal. La confrontation entre pouvoir légitime, réfugié à Versailles, et le Paris insurgé, est alors inévitable. Le gouvernement doit, non pas maintenir, mais rétablir l'ordre. Du 21 au 28 mai 1871, une guerre civile oppose une armée à une insurrection en armes. En quelques semaines, l'armée rassemblée à Versailles, issue de l'armée impériale vaincue et disloquée, parvient à vaincre cette insurrection et à s'imposer dans la guerre de rue. Cette réussite est obtenue grâce à une bonne analyse du terrain et de l'adversaire et à l'adoption de méthodes qui reposent sur une prise de conscience réaliste de la bataille à mener, une préparation adéquate et une parfaite utilisation des moyens.

L'armée de Versailles : une armée préparée à la guerre de rues ?

Afin de restaurer l'ordre dans Paris, Adolphe Thiers, nommé chef du pouvoir exécutif de la République en février, comprend qu'il n'a pas les moyens de faire face immédiatement à la rébellion. Contemporain des émeutes parisiennes de 1830 et de 1848, où l'armée enfermée dans Paris a été incapable de sauver le pouvoir en place, Thiers parvient à éviter l'emprisonnement de l'armée dans la capitale. Il charge le général Vinoy de faire évacuer la garnison et les soldats désarmés qui errent dans la ville et de les rassembler à Versailles. Le 6 avril 1871, le commandement de l'armée de Versailles est confié au maréchal Mac Mahon.

Les militaires sont-ils préparés à mener cette lutte ? Certains épisodes (Saragosse en 1809) ont marqué les esprits. Il y a une réflexion, bien que marginale, sur la guerre des rues au XIXe siècle. Deux exemples sont significatifs. Le maréchal Bugeaud écrit en 1833 un traité portant sur la guerre des rues (La guerre des rues et des maisons, présenté par Maïté Bouyssy, Rocher, 1997), demeuré inédit de son vivant. Le général Roguet, fort de son expérience pendant la révolte des Canuts à Lyon en 1831, publie un ouvrage traitant des insurrections et des guerres de barricades en 1850. Tous deux soulignent les difficultés de la lutte en zone urbaine face à une insurrection populaire, l'importance de la préparation et la prise du temps nécessaire pour vaincre.

Fidéliser les hommes et homogénéiser l'armée

Conscients des risques qu'ils encourent dans la capitale en 1871, les généraux dans leur grande majorité, et avec l'aval du gouvernement, agissent avec lucidité et méthode, appliquant les mêmes principes. Le gouvernement et le haut commandement optent pour l'attente et non l'attaque immédiate. Ils cherchent ainsi à user l'adversaire et à accroître leurs forces dans le même temps.  Vers le 20 mai, Mac Mahon dispose de 120 000 hommes, regroupés au camp de Satory. Pendant les semaines précédentes, ces soldats ont reçu une instruction militaire fondée sur des cours de tir et un entretien physique obligatoire. De plus, la discipline est rude afin de reprendre en main des hommes peu enclins à se battre contre les insurgés parisiens. En agissant avec rigueur, le commandement espère également souder une armée composée d'hommes aux origines diverses. Les troupes régulières, anciens soldats de l'armée impériale, constituent l'élément central. Ils ont déjà reçu une instruction militaire. D'avril à mai, ils sont renforcés par des soldats et des cadres libérés prématurément par les autorités allemandes. En outre, les remplaçants et les rengagés, forts de leur professionnalisme, ainsi que de nombreux "appelés" venus des campagnes et acheminés par chemin de fer à Satory, sont un apport non négligeable. Dans l'ensemble, ces troupes sont sûres, même si les généraux nourrissent quelques inquiétudes en particulier au sujet des soldats d'origine urbaine et particulièrement les Parisiens. Le commandement craint "une contamination" des troupes dès les premiers combats dans Paris. La question de la fidélité des soldats est posée. Au début du mois d'avril, le moral de la troupe n'est pas bon. Les prisonniers de retour d'Allemagne ne veulent plus reprendre les armes et souhaitent avant tout regagner leurs foyers. La reprise en main est sévère. Les plus réfractaires parmi les officiers et la troupe sont envoyés en Algérie pour réprimer la révolte en Kabylie. Le 2 avril 1871, un ordre général prescrit d'exécuter les soldats ou les gardes mobiles passés à la rébellion. Dans le même temps, un régime de "sanctions positives" est mis en place. Les soldats les plus méritants sont récompensés par des promotions. Les rations de vin et de nourriture sont largement distribuées. A la fin avril, le moral de l'armée semble se rétablir. Le commandement est parvenu à fidéliser ses hommes. Il dispose également d'une armée homogène malgré son recrutement pluriel. 

Anticiper et se préparer au combat

Les généraux appréhendent la réaction de la troupe et des officiers dans les combats de rues. De plus, la plupart des officiers généraux ne sont pas culturellement prêts à mener cette bataille. Dans ses mémoires, le général Montaudon écrit, a posteriori, "Les soldats obéissent passivement à leurs officiers : ces combats répondaient peu au caractère et aux aptitudes de notre nation (...) Il faut un grand air, un vaste champ où leur moral et leurs qualités natives puissent se donner une entière libre expression". Les Parisiens insurgés inspirent également la crainte : ils sont armés et aguerris. Les francs-tireurs, les pièges, les embuscades, l'adversaire invisible et insaisissable sont autant de facteurs qui ne rassurent pas le commandement, les officiers et les militaires du rang. Mac Mahon s'attend donc à livrer une longue bataille, acharné et sans merci. Le 8 juillet 1871, le général Douay le rappelle dans une correspondance adressée au commandant en chef, pensant que "la reconquête allait durer et qu'elle serait meurtrière".

Conscient des difficultés, Mac Mahon prépare méthodiquement la reconquête de Paris. Il est bien informé par un réseau dense d'agents qui avant l'entrée dans Paris agissent dans les différents bataillons insurgés. Ces agents fournissent des renseignements sur l'emplacement des barricades, les zones sensibles, les fortifications, les ponts, les gares, le moral des insurgés, etc. Il fait adopter une série de mesures à prendre une fois que la bataille aura commencé. Il ordonne de veiller au repos des hommes et d'augmenter les rations de vin et de nourriture. Chaque soldat doit avoir en permanence sur lui trois jours de vivres et deux jours de viande. La troupe ne doit jamais être dépourvue de munitions. Le combattant doit être allégé autant que possible. Le sac et les effets inutiles sont laissés dans les petits dépôts. Chaque corps doit pouvoir disposer de bataillons sans sac. Dans chaque régiment, des compagnies de francs-tireurs sont formées. L'effectif n'excède pas 60 hommes, choisis parmi les meilleurs, les plus solides et les plus habiles tireurs. Trois officiers bien choisis secondés par d'excellents sous-officiers et caporaux ont pour mission d'encadrer une troupe d'élite qui doit être aux ordres directs du chef de corps. Le combat d'infanterie est privilégié. Les fantassins sont accompagnés par des voitures d'artillerie (caissons de cartouches d'infanterie, de batteries de 12 et  de mitrailleuses). Quant aux autres batteries, il est prévu de les placer en réserve, prêtes à être employées. Pour le commandement, le déplacement, la mobilité et la rapidité sont les clefs de la réussite. 

Il est préconisé de prendre le temps nécessaire pour envelopper puis détruire les barricades et toutes les résistances et de couper les insurgés de leurs arrières afin de les isoler. Chaque opération doit se couvrir mutuellement et converger vers le point le plus dangereux. Pour les plus gros môles de résistance, l'artillerie a pour mission de fixer, de détruire ou le cas échéant d'user les insurgés pendant que l'infanterie et le génie contournent les barricades afin de les prendre d'assaut

Avant l'assaut, Mac Mahon fait en sorte d'interdire toutes les sorties des fédérés. Les Allemands étant au Nord et à l'Est, l'action des Versaillais est limitée aux parties sud et ouest. Dans un premier temps, les forts d'Issy et de Vanves sont neutralisés. Puis, l'attaque doit se porter sur le point le plus vulnérable des fortifications parisiennes : le Point du jour, l'intersection des murailles sud et ouest. Une fois la position prise, la reconquête de Paris peut être lancée par un mouvement partant du Sud-Ouest vers le Nord-Est, en direction de la Seine. L'attaque sur la rive gauche doit se développer plus rapidement que sur la rive droite. 

Le 21 mai 1871, le Point du jour est occupé et des batteries d'artillerie sont déployées sur les Champs-Elysées. La reconquête de Paris débute.

La bataille dans Paris du 22 au 28 mai 1871 : application des mesures prises avant l'assaut.

La bataille dans Paris s'articule autour de deux axes. Le premier part de la Muette et se dirige vers la place de Clichy, atteinte le 22 mai dans la soirée, via le Trocadéro et le parc Monceau. Le second entre dans Paris par la porte de Versailles et parvient à la gare de Montparnasse le soir du 22. Rapidement, les défenses de l'Ouest s'effondrent. Les secteurs du jardin du Luxembourg et du Panthéon sont le théâtre d'une lutte acharnée les 23 et 24 mai. Le 23 mai est marqué, en dépit des craintes de l'état-major versaillais, par la chute facile de la butte Montmartre. Dans la soirée du 24 mai, l'armée occupe la moitié ouest de la capitale, de la gare du Nord au parc Montsouris. Le lendemain, la progression de l'armée butte sur plusieurs positions insurgées. Les rues sinueuses de l'Est parisien sont couvertes de centaines de barricades. Les défenseurs n'abandonnent plus les positions. Cependant, les insurgés sont progressivement encerclés. Le 27, les Buttes-Chaumont et le cimetière du Père Lachaise tombent à l'issue de violents combats. Pendant la nuit, des escarmouches subsistent dans les rues adjacentes aux boulevards de Belleville et de Ménilmontant. Le matin du 28 mai, la Commune de Paris est vaincue au terme d'une semaine de combats de rues.

 

L'ARMEE A LA RECONQUETE DE PARIS PENDANT LA SEMAINE SANGLANTE EN 1871

Durant ces combats, les troupes appliquent les mesures ordonnées avant l'assaut. Mais elles s'adaptent également à la situation (percement de cheminement, construction de barricades pare-feux, utilisation de pièces d'artillerie sans affût, etc.). Dans ces actions, l'infanterie tient le rôle principal. Le fantassin combat, éclaire, construit et renseigne. Il perquisitionne aussi, fouille des bâtiments, contrôle les populations et recherche, arrête et garde les suspects et les prisonniers. L'infanterie progressent là où les insurgés ne sont pas. La bataille a lieu dans la rue et se caractérise par une série de "petites batailles". Louis Jezierski, témoin, écrit : "(...) L'attaque commence par le feu d'une u deux pièces tirant alternativement contre la barricade du coin de la rue voisine (...). Quand la barricade est assez ébréchée, les fantassins, filant le long des maisons s'arrêtent à tous les redans, de là ils font le coup de feu, ils avancent par échelons, souvent ils montent dans les maisons". A chaque barricade, il faut recommencer les mêmes opérations. L'intensité des combats est aléatoire, elle dépend beaucoup de l'organisation des insurgés, de leur installation et de leur motivation. Ces derniers combattent sur le symbole des émeutes parisiennes : la barricade est au centre de leur stratégie. Ils ne profitent nullement des avantages que présenterait la défense du bâti. Les combats de maison sont assez rares et restent des actes isolés ou constituent des combats d'arrière-garde. En revanche, le bâti est au coeur de la stratégie versaillaise malgré les incendies déclenchés par les insurgés. Les constructions sont des bases arrières ou de solides points d'appui. Ainsi, le 23 mai, un obusier de montagne est porté à bras par des hommes du 2e corps, à l'étage supérieur du pavillon d'angle au sud-est du palais du Luxembourg. Une fois installé, le canon prend en enfilade la rue Soufflot et la place du Panthéon. Episodiquement, les combats de surface se poursuivent dans le Paris souterrain (catacombes et égouts).

Les combats ont été plus durs à l'est de Paris qu'à l'ouest. Bien que très marquée par les transformations de la Révolution industrielle, la ville conserve encore de nombreux traits médiévaux qui entravent le développement économique. Avant 1870, le préfet Haussmann entreprend, à la demande de Napoléon III, la rénovation de la capitale. Il souhaite alors faire de la capitale une ville de son temps en aérant le tissu urbain pour désengorger les grandes voies de communication, en particulier celles qui mènent aux gares et qui permettent d'approvisionner Paris. Dans ces conditions, de vastes espaces ont été créés autour des gares, des avenues sont élargies alors que des quartiers entiers sont rasés. La nécessité stratégique d'aménager l'espace pour permettre aux forces de l'ordre et à l'armée de se déplacer et de se déployer a été prise en compte. Mais avant d'être militaires, ces aménagements urbains sont avant tout de nature économique et sociale. De plus, ce qui est un atout pour l'assaillant l'est aussi pour le défenseur. Enfin, ces rénovations haussmaniennes se situent principalement dans l'Ouest parisien, secteur où la population est peu favorable à la Commune. Toutefois, il est incontestable que les travaux du baron Haussman ont facilité la progression des troupes versaillaises dans Paris. Le Paris des beaux quartiers s'oppose au Paris de l'Est, plus populaire et foyer traditionnel des émeutes parisiennes. Dans ce paysage urbain dense et sinueux, les défenseurs se sont accrochés avec opiniâtreté aux barricades, de conception plus sommaires et qui se reconstruisent plus vite et spontanément.

Dans le cas de la reprise de Paris en 1871, les destructions ont été rarement un frein à la progression des unités composées principalement de troupes à pied. Pourtant, et les rapports le montrent bien, les ruines et les débris qui jonchent les rues sont des dangers mortels (chutes de pierres, effondrement des bâtiments, des charpentes métalliques, etc.). De plus, les assaillants sont confrontés à de nombreux pièges qui freinent l'offensive. Ainsi, les Versaillais doivent noyer la base des barricades pour neutraliser les pièges à base de poudre. Au total, la tension et la crainte ne cessent de croître parmi les assaillants provoquant une usure du moral. Pour surmonter cette difficulté, le commandement, qui dispose d'effectifs nombreux, organise des rotations afin de préserve le moral de la troupe.

Au terme de la Semaine sanglante, l'armée de Versailles vient à bout des insurgés. Il lui reste à rétablir l'ordre dans la capitale et à gérer les milliers de prisonniers ("La gestions des prisonniers communards faits par l'armée de Versailles, 1871-1880", Des prisonniers de guerre aux personnes capturées, actes de la journée d'études organisée par l'EMA et le SHD en mai 2007, Vincennes, SGD, 2010). Cette tâche difficile est marquée par une terrible répression. La bataille dans Paris est l'épisode marquant d'une guerre civile qui voit s'affronter une armée régulière face à une rébellion. Pour parvenir à ses fins, le commandement de l'armée de Versailles obtient le meilleur rendement de ses troupes. Il profite également des faiblesses de l'adversaire qui préfère l'affrontement statique sur les barricades dans la rue tout en négligeant le bâti. En revanche, l'armée utilise les constructions pour progresser, déborder et détruire méthodiquement les positions des insurgés. L'armée de Versailles reconquiert Paris dans un temps relativement court. Elle anéantit complètement son adversaire avec des pertes modestes (900 tués et 6 500 blessés). 

Sources

Archives de l'armée de Versailles (sous-série Li) : Li 114, archives de la 1ere division du 2e corps, papiers des successions Douay et Mac Mahon ; Li 115, rapports sur les opérations ; Li 124 et 126, correspondances et rapports des commandants.

1 M 2004 : conférences et rapports de divers officiers sur la guerre des rues, l'attaque et la défense d'une maison et d'une barricade, 1870 (7 pièces).

Louis Jerzierski, La bataille de 7 jours : 21-28 mai 1871, Paris, Garnier, 1871.

Alexandre Montaudon, Souvenirs militaires, Paris, Delagrave, 1900.

Bibliographie

Robert Hervé, Paris et la guerre au XXe siècle, cycles et conférence, La guerre et la ville à travers les âges, Centre d'études d'histoire de la Défense (1997-1998), 1999.

Robert Tombs, La guerre contre Paris, 1871, Paris, Aubier, 1997 et The Paris Commune, 1871, New-York, 1999.

William Serman, La Commune de Paris, 1871, Paris, Fayard, 1986, 621 p.

François Roth, La guerre de 1870, Paris, Fayard, 1990.

Rédigé par Michaël Bourlet

Publié dans #CM EMIA1

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Jean-François Decraene 17/08/2017 18:52

Bravo pour la clarté du propos et l'objectivité de la relation pour une période qui enflamme encore les passions. Merci aussi pour la profondeur dans la recherche de la psychologie et de la stratégie militaires et des motivations politiques des actions étudiées.